KaoriYuki

2000 Interview dans l'artbook Lost Angel


Interview de Kaori Yuki - Lost Angel


Cette interview, intitulée "Genèse", a été traduite par mes soins à partir de la version américaine de l'artbook, parue chez Viz Media. Histoire de varier un peu, j'ai utilisé la nouvelle orthographe des noms pour Angel Sanctuary dans ma traduction (c'est en fait l'originale). Attention, il y a quelques spoilers importants concernant Zafkiel et Sévoth-tart (volume 15; volume 8 éd. deluxe), dans les questions 3 et surtout 17.

Les [NDT] sont mes propres remarques, tandis que les astérisques sont celles de l'éditeur américain.
English version available here.

Artbook Lost Angel

Paru le 2 octobre 2000

I. Le Sanctuaire est une révolte contre Dieu


1. C'est une très longue série. A l'origine, combien de fois devait paraître l'histoire dans le magazine Hana To Yume ?

Eh bien, peut-être six, douze fois ? Je crois que j'avais en tête une ou deux saisons.
[NDT] "Saison" (クール) est à prendre dans le sens d'une période de 3 mois, comme pour les anime. Kaori Yuki imaginait donc travailler moins d'1 an sur Angel Sanctuary. Au moment de l'interview, cela faisait 5 ans qu'elle avait commencé la série.

2. Mais vous n'avez pas réussi à terminer au bout de douze, n'est-ce pas ?

Oui en effet. Ça ne voulait pas se finir. Comte Cain, ma série précédente, était si populaire que tout le monde m'a dit : "hé, ne faites pas ça !" lorsque j'ai voulu la terminer. Du coup, j'ai pensé que si celle-ci ne prenait pas (mais pourquoi suis-je aussi honnête ? (rit)), je pourrais toujours y mettre un terme et revenir à l'autre série.

3. A ce moment-là, aviez-vous déjà prévu l'histoire jusqu'à la fin dans la partie céleste ?

Voyons voir. Une fois toutes mes notes achevées concernant les personnages, j'avais des choses prévues jusqu'à la scène de mort de Zafkiel. C'était avant d'avoir établi toute la structure. J'avais décidé des événements jusqu'au moment où Zafkiel est torturé par Sévoth-tart. Ensuite, j'ai eu l'idée d'avoir un jeune homme (Raziel) venant à son secours.

4. Aviez-vous déjà en tête les éléments qui nous emmènent vers ces évenements, les scénarios de l'Hadès et des Enfers ?

Non, je n'avais pas ces parties. Juste quelques pièces éparses...
Mon travail a été de trouver comment arriver là. J'avais un tas de scènes en tête que je voulais dessiner, je devais donc trouver le chemin qui y mènerait pour qu'elles se produisent. Voilà pourquoi j'ai eu du mal à créer un scénario qui me conduirait jusque-là.

5. Est-ce que ça veut dire que si l'histoire s'était terminée en 12 chapitres, vous n'auriez pas pu dessiner les parties dont vous aviez le plus envie ?

Choquant, non ? (rit) Mais je n'aurais pas pu savoir tant que je n'avais pas essayé. C'est pourquoi, tout comme le voulait mon éditeur, j'ai créé un chapitre premier dense. Il y en a tellement plus que dans un premier chapitre classique, mais c'était volontaire.

6. Aviez-vous choisi le titre Angel Sanctuary dès le départ ?

Non, j'y ai beaucoup réfléchi. J'ai écrit un tas de noms - il y en avait environ vingt ou trente. Je crois que j'ai rempli une page entière. J'ai aussi regardé dans le dictionnaire, les titres de film et de chanson.
Pour tous mes mangas, j'écris des titres à foison, je souffre à mort dessus, je discute avec mon éditeur pour déterminer lequel est le meilleur, puis je décide.

7. Dans ce cas le titre Angel Sanctuary est un titre que vous avez choisi parmi d'autres.

Au départ, le titre était "La venue du Séraphin." Ce titre a flotté dans mon esprit un bon moment. Mais en réalité, le Séraphin n'est jamais venu, non ? (rit)
Ce qui nous a arrêtés sur Angel Sanctuary [NDT : "Tenshi Kinryôku" dans l'interview en VO], c'était que je voulais un titre avec un certain impact, qui vous ferait dire : "qu'est-ce que c'est ?" Et aussi, nous pensions qu'il fallait vraiment le mot "ange" dans le titre.
Le mot "sanctuaire" embellit quelque peu l'ensemble.

8. Embellit ?

Bizarre, non ? (rit) C'est comme si quelque chose avait été interdit. Une chose contre Dieu, une sorte de trahison psychologique, je me disais.

9. Dans l'histoire d'Angel Sanctuary, quel a été le premier épisode auquel vous avez pensé ?

Tout d'abord, je me suis demandée qu'est-ce que cela ferait si la fille, objet de l'amour du personnage principal, sautait du haut d'un toit et mourait ? Qu'est-ce qui se passerait si l'héroïne mourait ?! J'ai commencé à réfléchir à un scénario où elle serait en fait un ange vivant.
Puis à partir de là, je me suis mise à réfléchir à une héroïne qui serait comme une petite soeur. Et elle penserait : "si je meurs, il sera sauf," une sorte de mélodrame psychologique d'autosacrifice.

10. Et donc, après avoir développé le thème de l'ange, c'est là que vous en êtes venue à la scène de Zafkiel ?

Hum... Si on se focalise trop sur Zafkiel, où va-t-on ? Il y a eu de nombreuses scènes.
Par exemple, dès le départ j'avais des scènes de Katô et Setsuna en train de rigoler, elles étaient là au début. J'ai établi assez tôt leurs scènes de l'Hadès, disant : "bon, ce qui est fait est fait."


II. L'histoire commence avec Sana


11. Quel est le tout premier personnage que vous avez créé ?

C'est Sara. Plus que Setsuna, c'est Sara.
Au départ, elle s'appelait "Sana." Ses cheveux étaient longs et elle avait une jupe courte. Je voulais vraiment dessiner une fille dans ce style avec un joli uniforme scolaire. J'aimais tellement ses cheveux et l'uniforme que je n'en pouvais plus. Quand je la dessinais, la jeune fille était si belle, j'étais vraiment contente du résultat.

12. Quelle est l'origine du nom Setsuna Mudô ?

Le prénom "Setsuna" est assez chouette, il sonne bien. J'ai longtemps pensé à utiliser ce nom un jour. Il a aussi une signification très sympa*.
*Note : Setsuna veut dire "un moment, un instant."

13. Beaucoup d'anges font leur apparition dans Angel Sanctuary. Y en a-t-il que vous avez inventés vous-même ?

Oh oui, beaucoup d'entre eux.
Tout d'abord, Alexiel, Rosiel... (longue pause) Quoi ?! C'est tout ?! (rit) J'ai aussi inventé les noms des personnages secondaires. Il y a même un ange nommé Af...
Une chose que je regrette aujourd'hui, c'est que Raziel soit un ange si célèbre, il y a même un "Livre de Raziel." J'aurais préféré prendre un nom d'ange moins important pour ce personnage.
Ah ! Kyrie. Il n'y a pas d'ange nommé Kyrie. Et pas de Catan non plus.

14. Donc il n'y a pas d'ange qui s'appelle Catan ?

J'ai pris le nom "Catan" de Katan Amano, le légendaire créateur de poupées. Au départ, Catan s'appelait Catan sensei... A l'origine, il devait aussi y avoir une école... Bon en fait on peut dire qu'il y a effectivement eu une école, au début de la série. (rit) L'idée était de voir Catan s'introduire dans le lycée en tant que professeur.
Mais finalement, Setsuna et Sara ont été séparés dans une école pour garçons et une école pour filles. Du coup, le personnage du professeur a été retiré.

15. D'où vient l'idée de faire de Rosiel l'Ange Inorganique ?

Je voulais que l'organique et l'inorganique soient ces pôles opposés... Qu'Alexiel et Rosiel soient comme ça.

16. Le mot "inorganique" possède plusieurs sens. Que vouliez-vous qu'il signifie ?

Les choses naturelles et les choses créées... Je voulais montrer qu'on ne sait jamais vraiment ce qui est bon et ce qui est mauvais.
Je veux dire, on peut dire que la culture humaine est une mauvaise chose. On pourrait dire que les hommes détruisent la planète, que les hommes sont comme un virus. Mais même ainsi, le développement de notre culture est inévitable. Je ne dirais pas que c'est un mal nécessaire, mais je dirais qu'on n'y peut rien. Prenez les dégâts sur l'environnement par exemple. Ils causent le réchauffement climatique, c'est comme si on sciait notre propre branche. Mais on doit quand même faire ce que l'on a à faire. Alors je me demande si le naturel et ce qui est créé par l'homme peuvent coexister. C'est ce que j'avais en tête avec les mots organique et inorganique.
Ce serait plus exact de dire nature et science. La connotation est un peu différente. Mais je voulais exprimer cela simplement, c'est pour ça que je les ai nommés l'Ange Organique et l'Ange Inorganique.


III. Ce que je voulais vraiment dessiner


17. Y a-t-il des épisodes si forts émotionnellement qu'il vous a fallu beaucoup de temps pour les dessiner ?

Oui, beaucoup. [ SPOILER VOL.14+ ] Pour vous donner quelques exemples, lorsque Sara meurt, la scène de la mort de Zafkiel, la scène de mort de Sévoth-tart (Layla). Ensuite, la scène où Kira apparaît réincarné en tant que Lucifer, j'avais vraiment envie de la dessiner. De même, je voulais vraiment dessiner les scènes où Katô s'est réincarné, et les scènes comiques dans l'Hadès. Ensuite il y a l'épisode de Shatiel et Raziel, et la scène où Raphaël intervient lors du jugement de Sara.
Mais à chaque fois que j'essaie de les dessiner, je n'arrive pas à les rendre comme je les vois en tête, et je ne suis jamais satisfaite. J'ai toujours l'impression que je devrais écrire de meilleurs dialogues, mieux dessiner les visages, faire de meilleures compositions... Je n'arrête pas de penser que si j'avais plus de temps et que je persévérais davantage, peut-être que je pourrais trouver de meilleurs dialogues, compositions, des meilleures tenues, un style vestimentaire différent, que je pourrais dessiner de meilleurs objets dans la pièce et créer une meilleure atmosphère. Mais c'est alors que survient la deadline, et je dois me concentrer et terminer les dessins. Une fois achevés, je me dis : "bon, c'est pas trop mal, non ?"
Encore plus que certains épisodes, il y a certaines cases que je voulais vraiment dessiner.

18. Quelles cases vouliez-vous dessiner ?

La scène dans la partie Hadès, où Katô fait face à Enn'raô, et dit "j'ai l'habitude de trahir et d'être trahi !" Ou bien la page où on voit Lucifer réincarné. La case où Kira dit : "je suis celui qui a tué Katô." Quand Setsuna se retrouve à l'intérieur d'Alexiel, et l'angel crystal est brisé. Aussi, la scène où Layla saute. Et quand le Chapelier Fou apparaît, Cry a du thé Oolong devant elle, et tout à coup le Chapelier est à côté d'elle.
Ah oui, dans le volume 13 quand Ril se fait frapper, et contrairement à ce que Sara s'imaginait, Ril l'accueille avec un sourire. C'est sans fin. Mais c'est dur de transformer les idées en dessins !

19. Y a-t-il des illustrations couleur que vous aimez particulièrement ?

L'image pages 10-11. Et celle pages 14-15. C'était la couverture de l'artbook précédent.
[NDT] L'illustration pages 14-15 ne correspond pas à la couverture de l'artbook Angel Cage. Celle-ci n'est d'ailleurs pas incluse dans Lost Angel. Peut-être que la maquette de l'artbook a changé après cette interview ?


IV. La création est un flash d'inspiration


20. Les Evils ressemblent aux Hommes. Pourquoi les avez-vous conçus ainsi ? Par exemple, pourquoi l'accent de l'Anagura [NDT : le Cellier] est si proche de l'accent du Kansai ?
Je n'avais pas prévu d'accent pour l'Anagura. J'avais juste une image rigolote de petits enfants courant autour de grands bâtiments parlant avec l'accent du Kansai, c'est de là que ça vient. Ils ont commencé comme ça puis se sont développés jusqu'à devenir les personnages actuels.

Je voulais qu'une gamine comme Cry ait un accent de garçon manqué du Kansai. Et puis cet enfant est devenu un Evil. J'ai trouvé que c'était plutôt attirant. Voilà comment les Evils ont commencé à parler comme ça. En réalité c'est une sorte de faux accent du Kansai. (rit)

21. Sandalphon voit le monde au travers des yeux d'un lapin en peluche que Métatron transporte avec lui. Et chasser les i-children est appelé "chasse aux lapins." Y a-t-il un sens caché derrière le lapin ?

Les interprétations sur ce genre de choses viennent après les faits. Moi, j'y suis allée au feeling. Une scène brutale est apparue dans ma tête, où Métatron transportait une peluche par les oreilles. Elle montre la cruauté des enfants. Ce n'est pas grave vu que c'est une peluche, mais la tenir par les oreilles fait un peu peur. C'est ce que j'ai ressenti.
Le genre de cruauté que possèdent les enfants, la peluche qui s'en accomode comme un animal domestique, et le sentiment de pitié qui ressort de ces images constrastées, voilà comment j'imagine Métatron. Bien qu'il ait l'air tout mignon de l'extérieur, c'est comme ça qu'il est vraiment.
Alors au tout début, on voit les yeux larmoyants de la peluche, et à la fin c'est un lapin. De plus, ce lapin se fait traîner partout, et on dirait qu'il ne le supporte pas.
L'idée d'appeler les i-children des lapins est venue plus tard. C'était parce que Métatron et Sandalphon étaient supposés être les rois des i-children. Du coup les i-children étaient aussi des lapins. Le rapprochement devenait d'autant plus fort avec des yeux rouges.

22. Quelle était l'origine de votre idée pour Dieu le Créateur ?

L'idée pour le Créateur venait d'une source, l'histoire d'Abel et Caïn. C'est tout.
Elle contient sans doute beaucoup de nuances religieuses, mais juste en entendant l'histoire, vous avez envie de dire : "c'est quoi son problème à ce dieu ?!" Il en favorise un et rejette l'autre. Du coup quand l'un tue l'autre, on a l'impression que c'est la faute de Dieu. C'est l'image que j'en ai.
Alors ce Créateur, le dieu de mon monde, est un égotiste. Mais ce type de dieu est très humain. En fait, je pense que Dieu est quelque chose de tellement énorme que c'est tout bonnement impossible de savoir s'il a une personnalité ou pas. Mais ce serait impossible de comprendre un tel dieu immense et impersonnel, et puis j'ai le sentiment que ce ne serait pas intéressant dans un manga. C'est trop spirituel. On aurait à penser de manière cosmique à son existence. Alors pour éviter qu'il soit trop grand, j'ai décidé de le penser comme je l'ai fait.

23. Quelle a été votre première rencontre avec les anges ? Comment les connaissiez-vous, et pourquoi vous intéressent-ils autant ? En fait l'ordre est un peu différent. Lorsque j'ai décidé de dessiner une histoire sur les anges, il a fallu que je me mette à faire des recherches à leur sujet. Dans un livre intitulé "Yaso", il était écrit qu'il y avait une grande hiérarchie chez les anges. Il expliquait qu'il y avait un certain nombre de rangs différents, comme les Séraphins et les Chérubins. Je me suis dit : "ouah, il y en a beaucoup. Je ne savais pas." Alors j'ai décidé de tous les utiliser.
Mais même, je n'ai pas spécialement d'admiration pour les anges, je ne suis pas fétichiste. En fait, je doute même de leur existence.


V. Etre utile à quelqu'un


24. Il semble que l'un des thèmes d'Angel Sanctuary soit l'amour interdit. Donnez-nous SVP votre point de vue sur l'amour.

J'ai réfléchi récemment sur le fait qu'on dise souvent que l'on ne peut être fou amoureux que durant trois ans. Et qu'après c'est juste de l'entretien. Que ce soit dû à l'activité du cerveau ou pour assurer la survie de l'espèce, bref, il y a toutes ces explications ennuyeuses sur le sujet, et cela me fait penser que ce n'est peut-être pas de l'amour... Peut-être n'est-ce qu'une illusion. C'est ce que j'ai commencé à penser dernièrement. (rit)
La frontière entre l'amour et le non-amour est plutôt floue. Par exemple, il y a le type d'amour qui grandit. Parfois une personne va ressentir de l'amour pour l'autre, et lorsqu'ils se mettent ensemble, l'amour se développe, et ils s'aiment encore plus. Je pense que ça arrive souvent.
En réalité, je pense que c'est très rare de dire "je t'aime !", et l'autre de dire "moi aussi !" Je pense que c'est juste une idée préconçue.
Vous commencez par ne pas l'aimer du tout, ensuite par ne plus le détester et sortir ensemble, et ça se transforme en amour. Ce n'est pas vraiment comme le destin, mais on s'en fiche, non ? Je pense que c'est courant.
Donc en fait, le genre de rencontre prédestinée que l'on voit dans les mangas est peu probable. Ce n'est pas que ça n'existe pas, c'est juste peu plausible. Je ne veux pas avoir l'air pessimiste mais... Encore une fois, je ne peux pas dire que l'amour prédestiné n'arrive pas. Je veux que ça arrive, et peut-être qu'on en rencontre effectivement. Mais quand on dit que l'amour est une illusion, c'est sans doute le cas.
J'ai le sentiment qu'il existe tout un tas de possibilités cachées que je ne connais pas. (rit)

25. Donc, d'après vous, quelle est la chose la plus importante dont les gens ont besoin pour vivre ?

L'argent ?! Non, je plaisante. (rit) En ce qui me concerne, je suis du genre à avoir besoin de sentir que ce que je fais a un sens, ou que c'est important pour quelqu'un. Mais lorsque je pose la question à d'autres, ils me disent qu'ils n'ont jamais pensé comme ça. Je croyais que tout le monde pensait comme moi.
Mais je pense toujours que c'est important. (rit)
Je pense sans cesse à tout un tas de choses en même temps, je ne peux pas trop choisir. En réalité, je ne peux même pas choisir entre le bien et le mal, donc c'est vraiment difficile pour moi de vous répondre. (rit)


VI. Les histoires naissent la nuit


26. Décrivez-nous SVP votre emploi du temps tout au long de la réalisation d'un projet.

Le storyboard prend trois jours. Je le finis en pleurant que je n'y arriverai pas. Ensuite il faut trois jours pour les crayonnés. Puis l'encrage prend une journée. Avec l'aide de mon assistant(e) [NDT : en anglais il n'est pas précisé s'il s'agit d'un homme ou d'une femme], il faut cinq jours pour achever le tout. Tandis que j'encre non-stop, mon assistant(e) applique les trames et dessine les arrière-plans.

27. J'ai entendu dire que vous étiez très scrupuleuse sur le respect de vos deadlines.

Oui. Il y a peu, le storyboard a pris du retard et a repoussé le crayonnage, du coup j'ai dessiné un peu à la volée, mais je finis toujours à temps pour mes deadlines. Après tout, c'est de ma faute si je suis en retard. En l'espace de deux semaines, nous nous attelons aux demandes de couleur et à la vérification des CDs. Je fais tout dans une réelle agitation. Sans aucune pause, je continue de dessiner devant mon éditeur, en pensant que je vais mourir, en pleurant "waaaah..." Je pleure une fois tous les trois mois. (rit)

28. A quoi ressemble votre emploi du temps quotidien ?

Je suis un oiseau de nuit. Peut-être un vampire. Quand le soleil se couche, je me dis qu'il est temps de se lever. Vers 18 heures. Bien sûr, lorsque nous arrivons vers la fin, mon temps de sommeil disparaît. Ça veut dire qu'on travaille jusqu'au matin jusqu'à ce que nous ayons fini. Et je ne sais pas pourquoi, je suis mieux concentrée la nuit.

29. Y a-t-il des moments où vous vous enlisez lors de la création des storyboards ? Comment y remédiez-vous ?

Je suis toujours enlisée. (rit) Non, j'arrive à m'échapper, je suppose.

30. Vous échapper ?!

J'étais mordue de chat online. Evidemment je ne disais pas que j'étais mangaka. Depuis que mon ordinateur est tombé en panne, je ne "chatte" plus du tout.
A part ça, je lis des mangas, ou prend beaucoup de bains.
Mais je me détraque si je sors, donc je dois trouver le moyen de me changer les esprits en restant à l'intérieur. Quand je suis dehors, ma mentalité change complètement, je ne peux pas concilier ma façon de penser lorsque j'écris mes storyboards avec celle lorsque je sors dehors.

31. Quel genre de mangas lisez-vous ?

Actuellement je n'ai pas le temps d'aller en acheter alors je lis peu, mais celui que je lis en ce moment est Oishimbo*. Je possède la série complète, (rit) j'achète Oishimbo au convenience store [NDT : petit magasin qui vent de tout].
Ensuite, quand je mange, que ce soit soupe de riz à la maison ou quelque chose qui traîne dans le placard, voilà ce que j'ai dans mon assiette lorsque je lis Oishimbo. (rit) Je me dis "ça a l'air super" quand je mange ces repas instantanés. Oui, vraiment.
*Note : Oishimbo est un célèbre manga sur la cuisine fine.


VII. Mettre en avant le personnage principal


32. Quelle est la chose la plus importante quand vous créez les plans ?

Mettre tout le temps le personnage principal, évidemment ! (rit) Cela semble peut-être étrange, mais parfois dans une longue série, il y a des mangas où le personnage principal n'apparaît pas tant que ça. Mais dans mon cas, je m'assure toujours qu'ils apparaissent. Et pour les mettre en avant, il y a beaucoup de scènes où ils disent "je suis (bla bla) !"
Ensuite, je mets toujours en place un début, un point culminant et un incipit pour l'épisode d'après. Par exemple, si on met quelque chose comme un poème en introduction, je l'arrange pour que ça soit quelque chose qui infiltre l'épisode jusqu'à la fin. Ou alors je le construis de façon à ce qu'on se demande "que veut dire cette phrase au début ?" pour qu'à la fin on comprenne "ah, d'accord." Ce n'est pas toujours parfait, mais j'essaie de monter une acmé dans chaque histoire. Parce que c'est une longue série.

33. Lorsque vous dessinez les images, à quoi devez-vous faire attention le plus ?

Avoir une action qui se passe sous plusieurs angles le plus possible... avoir des compositions inhabituelles qui restent facile à regarder... (rit)
Ensuite, dessiner les personnages le plus joliment possible. S'ils hurlent ou autre, évidemment ils ne seront pas très beaux, mais sinon...
Si je ne fais pas attention ils deviennent plats, je dois me débrouiller pour les rendre aussi éclatants que possible.

34. Qu'écoutez-vous comme musique pendant que vous travaillez ?

La musique que j'aime à ce moment-là, deux ou trois chansons en boucle en permanence. Ou sinon, une musique qui pour moi correspond à la scène. Je vais écouter l'une ou les deux mêmes chansons des milliers de fois jusqu'à ce que je n'en puisse plus, et je finis effectivement par ne plus les supporter. Dernièrement j'ai écouté le morceau "Gravity" de Luna Sea, et avant cela, c'était l'album "Mars" de Gackt que j'écoutais tout le temps. Mais c'est rare que j'écoute des albums.
Quand il y a trop de changement, mon humeur est troublée. Si je devais expliquer pourquoi j'aime une certaine chanson, je dirais que c'est parce qu'elle convient à l'humeur du moment, et je ne veux rien écouter d'autre. Je dois maintenir la tension, la même ligne de pensée.

35. Y a-t-il des choses à la mode sur votre lieu de travail, quelque chose à quoi vous êtes accro ?

Le thé Oolong. On dit que ça brûle les graisses. Tout le monde ici est au régime.
Autrement, nous sommes accros à cette crème glacée faite de riz. On en trouve seulement dans un supermarché très loin d'où j'habite. Elle me donne l'impression d'arriver droit d'une ferme juste dans ce magasin. L'emballage est tout blanc, et il y a juste "hitomebore" écrit dessus. C'est une sorte de crème gélatineuse, mais faite à partir de riz hitomebore, un peu croustillante, une texture difficile à décrire. Je suis à fond dedans en ce moment.


VIII. Du scénario à la conception


36. Il y a une OAV et un CD en vente maintenant. Avez-vous eu un rapport avec leur production ?

Oui, pour le casting et d'autres choses. La chose la plus difficile a été d'éditer le script. Je vérifiais un script déjà complet, mais des fois la personnalité des personnages était différente, ou alors j'étais étonnée de voir une scène supprimée. Cela a été difficile.
La durée d'une OAV ou d'un CD est très courte, et c'est impossible de tout y faire tenir, du coup il y a un horrible nombre de scènes coupées. Mais la production c'est la production, et il m'a fallu insister pour que certaines choses soient intégrées, et du coup il a été difficile d'arriver à certains compromis. Pour l'anime, nous avons dessiné beaucoup de designs des personnages. Originaux, avec des éléments vraiment détaillés... comme la manière de dessiner les yeux. Par exemple, s'il y a un gros plan sur les yeux de Cry, ils sont comme ceux d'un chat. J'ai pensé qu'il valait mieux que j'explique ce genre de choses. Pareil pour des trucs sur les boucles d'oreilles.
J'ai aussi été un peu impliquée dans la réalisation des couleurs.

37. Même dans la réalisation des couleurs ?!

La production voulait ajouter beaucoup de couleur pour éviter que l'ensemble soit triste. Moi, je suis du type noir-blanc-rouge, alors ma représentation était très différente. Mais on n'y peut rien. Dans une zone sombre, s'il y avait une ombre elle serait d'un noir total et pas visible, il nous a fallu penser à ça. Et encore, ce n'était que dans le premier épisode... Si nous avions plus de temps, j'aurais fait les vêtements... Je voulais faire un schéma des habits de Sara.

38. Comment évaluez-vous l'anime et le CD, et y a-t-il des remarques que vous aimeriez faire ?

J'ai assisté à l'enregistrement des voix, et ça me donnait l'impression que ça prenait vie devant mes yeux. Les images aussi étaient presque toutes terminées. Quand cela a été bouclé, j'ai été épatée et quand j'ai vu les publicités, je me suis dit "ouah, c'est vraiment fait."
Après, les gens autour de moi l'ont aimé encore plus que moi. Même lors de l'enregistrement, lorsque j'ai vu les images pour la première fois, j'ai été surprise de voir à quelle vitesse les images changent, de la vitesse des mouvements. J'ai trouvé que les images étaient vraiment belles.
Mais pour être honnête, un anime c'est bien en tant qu'anime, mais je me suis rendue compte combien l'anime et le manga sont fondamentalement différents. Par exemple, une scène légèrement comique dans un manga peut me troubler un peu. Mais quand je la vois avec des images en mouvement et des voix, le rythme est totalement différent que quand on la lit... alors bien qu'elle soit de moi, je n'ai pas l'impression qu'elle vienne de moi... Elle appartient au staff de la production. Je ne suis pas celle qui ai bûché pour la créer.
Maintenant, je souhaite féliciter tout le monde pour leur dur labeur. Je veux leur dire un grand merci pour ce travail bien fait.

39. Et à propos du CD ?

Le casting du CD était excellent. Shiozawa-san est décédé, mais je l'avais rencontré avant... J'adore la voix de Shiozawa, et j'ai été choquée d'apprendre son décès.
Alors il a fallu changer de doubleur. Jûrôta Kosugi l'a remplacé. L'impression générale change complètement, mais je ne vois pas qui pourrait capturer l'atmosphère de Shiozawa. Bien sûr, Kosugi est lui aussi incroyable, et il apporte une voix différente, dure, sexy. Parmi tous les candidats, j'ai trouvé que c'était lui qui faisait le plus d'effet, alors on l'a choisi.
Sur le CD, nous devons tout dépeindre par la voix seule, alors plus que pour l'anime le script est beaucoup retouché, et on ajoute des choses. Il était très intéressant de voir tout ça se mettre en place. Encore plus que pour l'OAV, les dialogues du CD appartiennent aux doubleurs, c'était comme un tourbillon d'improvisation. Ils étaient aussi très attentifs au rythme. Ils ont fait très attention à ne pas faire d'erreurs. Les dialogues avançaient poum poum poum à un bon rythme, c'était amusant à écouter. Si vous aimez le théâtre, alors ce CD est pour vous.
Mais tous les acteurs de l'anime n'ont pas été repris pour le CD, et en l'écoutant plus tard, j'ai été surprise de constater à quel point l'image des personnages en ressortait différente.


IX. La décision de devenir professionnelle à l'école primaire


40. Quand avez-vous décidé de devenir une artiste de manga ?

C'était à l'école primaire. En maternelle, j'aimais les dessins. En primaire, j'ai voulu devenir pro, je voulais publier. Depuis ce temps-là je dessine des mangas... depuis mes premières années de primaire.

41. Quel genre de dessins faisiez-vous à l'école maternelle ?

En maternelle je dessinais des princesses, et pour je ne sais quelle raison, beaucoup de noix de coco. Des cocotiers... des palmiers. J'aimais bien la forme. Pourquoi des noix de coco ? Je n'en sais rien. (rit)

42. A cette période, quels mangakas aimiez-vous ?

Ryôko Yamagishi, Shinji Wada, Suzue Miuchi, Yasuko Aoike. J'adorais le manga Arabesque de Ryôko Yamagishi. Mais c'est une série qui avait commencé avant ma naissance, et quand je l'ai découvert, je me souviens m'être dit : "quoi ?!".
[NDT : la prépublication d'Arabesque a commencé en octobre 1971 dans Ribon chez Shueisha. Le volume 1 a été publié le 10 avril 1972 (source). Arabesque est un shôjo racontant l'histoire d'une danseuse étoile russe, et comptait à l'origine 8 volumes - voir les couvertures.]

43. A part être mangaka, que vouliez-vous devenir quand vous étiez petite ?

Réalisatrice de film. Mais le chemin pour devenir réalisateur est difficile. Je pensais ne pas pouvoir y arriver, mais si j'en étais capable j'aurais vraiment voulu faire ça. La raison derrière, c'est que quand je regardais des films, je me disais "de si bons éléments, mais tout ça pour finir comme ça ?!" Si cela avait été moi, j'aurais fait ça comme ça, dans cette scène j'aurais ajouté telle musique..." Les idées me venaient comme ça. C'est ce que je veux dire par vouloir devenir réalisatrice.
J'aimais vraiment les films à cette époque. Aujourd'hui je suis bien trop occupée pour regarder des films. Mais avant j'adorais ça. Et je réfléchissais à comment je voulais les faire.

44. Quelle est l'origine de votre nom de plume ?

J'ai dû choisir en vitesse, à ce moment-là j'étais en train de regarder la TV, et on y voyait Yuki Saitô. Alors j'ai pris "Kao Yuki." Mais comme ça ne me plaisait pas d'avoir un nom à quatre caractères, j'ai ajouté un kanji de plus, "ri", pour faire "Kaori."
Plus tard, j'ai pensé le changer, mais mon éditeur m'a alors dit "le nom de plume doit rester proche de votre vrai nom," et ne m'a pas laissée faire.
Sinon, j'étais partie pour prendre "Eri Minase." (rit) La raison étant que je voulais utiliser un nom totalement différent de mon vrai nom. Et je trouvais celui-là mignon.

45. Quel sont vos projets pour votre prochain travail ?

Je veux me reposer un peu, et dessiner quelques one-shots. Ensuite j'écrirai une suite à Comte Cain. Mes lecteurs ne vont peut-être pas le croire (rit), mais je vais dessiner "Cain."

46. Avez-vous un dernier message pour vos fans ?

Je veux que les fans sachent que je les apprécie beaucoup, et que je ne puis exprimer à quel point je les adore et y suis attachée.
Cela a été le plus gros manga de ma vie, et les lecteurs m'on bien encouragée, ils ont dit qu'ils en ont pleuré, ils ont décrit de manière détaillée ce qui leur plaisait, ils ont créé des pages web sur le sujet, ils m'ont envoyé divers cadeaux, et certains m'ont même envoyé de jolis petits anneaux qu'ils avaient achetés lors de leurs voyages scolaires. Quand je voyais tout ça, j'étais tellement heureuse que j'en pleurais.
C'est vraiment dur pour moi de dessiner des mangas, mais comme il y a des personnes qui les lisent, ça me fait continuer.
En ce moment, je vis tout juste. A partir de maintenant j'espère avoir un peu plus de liberté, mais aujourd'hui c'est tout ce que j'ai. Si ce n'était pas pour les fans, je ne pense pas que j'arriverais à vivre comme ça tellement c'est dur. Grâce à la présence des fans je peux avancer, et grâce à eux je peux dessiner les mangas que j'aime.
J'espère dessiner plus de mangas que vous aimerez. Tant que vous serez là, je continuerai de dessiner. Ce n'est pas moi qui ai fait devenir mes rêves une réalité. C'est vous, les fans, qui l'ont fait pour moi.


Postface


Voici le deuxième artbook. Pour moi qui fais quelque chose que j'adore depuis plus de dix ans, ce sera une chose de plus que je laisse pour la postérité. J'en suis reconnaissante. Lorsque je revois ces illustrations, je me dis "ah... ça c'était bien", ou bien "j'ai fait tomber un peu de peinture ici quand je m'étais dépêchée", ou "j'ai dessiné celle-là en pleurant d'épuisement", ou encore de mauvais souvenirs refont surface. En particulier les illustrations des couvertures de magazine, c'était vraiment difficile de les dessiner avec la structure ou les personnages que l'éditeur voulait. Je pense être une fille qui ne peut pas dessiner d'images où brille la joie. Mais chacunes, imprégnées d'un sentiment différent, sont des images pour lesquelles j'ai étendu mes limites de temps et d'énergie. Elles sont toutes comme mes précieux enfants. Si je peux offrir comme souvenir à tous cette collection de mes enfants, c'est grâce à tous ces gens qui m'ont soutenue : ma famille, mes éditeurs, producteurs, assistants et vous, les lecteurs.
J'ai hâte de vous revoir autour d'un autre projet.




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